SCIENCES ET VIE šŸ”µ Le COā‚‚ nous tue Ć  petit feu ? Ƈa tombe bien, les gradualistes ne sont pas pressĆ©s – Shango Media
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SCIENCES ET VIE šŸ”µ Le COā‚‚ nous tue Ć  petit feu ? Ƈa tombe bien, les gradualistes ne sont pas pressĆ©s

Comme chacun sait, ce dernier ne prend pas en compte les impacts neĢgatifs des activiteĢs sur lā€™environnement, puisque le fait de polluer est geĢneĢralement gratuit. La solution des eĢconomistes est donc simple : il suffit de pallier ce deĢfaut en accordant un prix aux pollutions, par exemple en taxant les eĢmissions de CO2 ou en allouant aux entreprises des droits aĢ€ polluer quā€™elles pourront sā€™eĢchanger sur un marcheĢ de quotas carbone. Dans tous les cas, lā€™ideĢe sous-jacente est que ce Ā« signal prix Ā» inciterait les acteurs eĢconomiques aĢ€ reĢduire Ā« progressivement Ā» leurs eĢmissions de gaz aĢ€ effet de serre. La dimension graduelle de la deĢmarche est explicite : il sā€™agit bel et bien de diluer les changements sur des deĢcennies pour ne surtout pas brusquer le marcheĢ. Et encore moins les entreprises.

Dans les anneĢes 1990, les eĢconomistes ont eĢlaboreĢ des eĢquations qui tendaient aĢ€ conforter leurs propres certitudes. William Nordhaus a ainsi deĢveloppeĢ un modeĢ€le theĢorique qui preĢtend deĢmontrer quā€™il couĢ‚tera moins cher aux geĢneĢrations futures de sā€™adapter au changement climatique quā€™aux geĢneĢrations preĢsentes de lutter contre. IntituleĢ Ā« DICE Ā», ce modeĢ€le preĢconise une reĢduction modeste et progressive des eĢmissions, qui meĢ€nerait aĢ€ un Ā« optimum Ā» de reĢchauffement deā€¦ 4 Ā°C ! Des chercheurs quelque peu malicieux ont dā€™ailleurs montreĢ que, en visant un reĢchauffement de 12 Ā°C, le modeĢ€le DICE preĢvoyait encore un bilan eĢconomique positif ! Nous voici donc rassureĢs : la vie sur Terre peut disparaiĢ‚tre, puisque la croissance sera sauveĢe. Et les railleries des eĢcologistes nā€™auront pas empeĢ‚cheĢ cette deĢmonstration aĢ€ la gloire du gradualisme dā€™eĢ‚tre salueĢe par la confreĢrie des eĢconomistes : en 2018, alors que le GIEC publiait son rapport le plus alarmant, la banque de SueĢ€de accordait le Ā« prix Nobel dā€™eĢconomie Ā» aĢ€ā€¦ William Nordhaus : le pape du gradualisme climatique.

[Un article issu de The Conversation Ć©crit par AurĆ©lien Boutaud, chercheur associĆ© Ć  l’UMR 5600 EVS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)]


DeĢveloppement durable, transition : le gradualisme est partoutā€¦

Au milieu des anneĢes 1990, dans un contexte international domineĢ par le libeĢralisme eĢconomique et la mondialisation, les neĢgociations sur le climat ont assez naturellement laisseĢ la porte ouverte aĢ€ cette approche gradualiste inspireĢe de lā€™eĢconomie de lā€™environnement. Ainsi, le groupe 3 du GIEC, chargeĢ de travailler sur les reĢponses socio-eĢconomiques au changement climatique, a eĢteĢ rapidement noyauteĢ par les gradualistes. ConseĢquence ineĢvitable : les messages dā€™alerte du groupe 1, essentiellement constitueĢ de climatologues, nā€™ont eu de cesse dā€™eĢ‚tre relativiseĢs par les preĢconisations rassurantes du groupe 3, largement composeĢ dā€™eĢconomistes.

Cā€™est dans cet eĢtat dā€™esprit gradualiste que, en 1997, lors de la signature du protocole de Kyoto, les pays eĢmergents sont parvenus aĢ€ sā€™extraire de tout engagement, limitant les objectifs de reĢduction des eĢmissions aux pays les plus industrialiseĢs. Sans surprise, ces derniers ne se sont alors engageĢs que sur une baisse treĢ€s modeste dā€™environ 5 % de leurs eĢmissions en lā€™espace de quinze ans. Sous la pression des EĢtats-Unis, ces objectifs chiffreĢs ont par ailleurs eĢteĢ conditionneĢs aĢ€ la mise en place de proceĢdures dā€™inspiration libeĢrale, caracteĢriseĢes par lā€™attribution de quotas nationaux offerts aux entreprises les plus polluantes, et pouvant faire lā€™objet dā€™eĢchanges sur un marcheĢ du carbone. Comme le souligne Alyssa Battistoni, les eĢconomistes neĢoclassiques sont ainsi parvenus aĢ€ imposer dans lā€™agenda politique lā€™ideĢe dā€™un changement increĢmental et progressif, tout en atteĢnuant le message alarmant des scientifiques.

Bien entendu, le cadre dā€™action international nā€™est pas le seul aĢ€ eĢ‚tre deĢterminant : aĢ€ lā€™eĢchelle nationale ou locale, de nombreux leviers ont eĢteĢ utiliseĢs afin de reĢduire les eĢmissions au cours des anneĢes 2000 et 2010. Que ce soit au nom du deĢveloppement durable ou de la transition eĢcologique, les strateĢgies nationales et autres plans climat territoriaux mobilisent aujourdā€™hui encore une pluraliteĢ dā€™outils qui vont bien au-delaĢ€ des mesures eĢconomiques deĢcrites ci-dessus. Mais bon greĢ mal greĢ, comme le remarque Margaret Klein Salamon, la fondatrice de The Climate Mobilization (TCM), meĢ‚me le mouvement environnementaliste et les partis les plus progressistes Ā« se sont laisseĢs engluer dans le gradualisme Ā».

Avec parfois la meilleure volonteĢ du monde, ils se sont convaincus quā€™ils apportaient leur modeste pierre aĢ€ un eĢdifice dont, en reĢaliteĢ, les fondations continuaient aĢ€ eĢ‚tre sabordeĢes par lā€™industrie fossile et ses allieĢs. Durant ces anneĢes 2000 et 2010, lā€™ideĢe la plus largement partageĢe consistait aĢ€ penser que le changement eĢtait trop important pour eĢ‚tre opeĢreĢ rapidement : il fallait prendre son temps, voir loin (aĢ€ lā€™horizon 2050 et au-delaĢ€), infleĢchir progressivement les deĢcisions, modifier pas aĢ€ pas les comportements, ne surtout pas contraindre ou interdire, eĢ‚tre toujours positif, incitatif, et meĢ‚me ludiqueā€¦

ā€¦ et son bilan est catastrophique

ApreĢ€s presque trente ans de politiques climatiques sous influence gradualiste, le bilan de cette strateĢgie est catastrophique. Les engagements internationaux pris en 1997 dans le cadre du protocole de Kyoto avaient pour reĢfeĢrence lā€™anneĢe 1990. Depuis cette date, les eĢmissions annuelles de CO2, qui repreĢsentent la grande majoriteĢ des eĢmissions de gaz aĢ€ effet de serre dā€™origine humaine, ont augmenteĢ de 14 milliards de tonnes, soit une progression de 62 %. Cela eĢquivaut aĢ€ un accroissement moyen des eĢmissions de preĢ€s de 0,5 milliard de tonnes de CO2 chaque anneĢe. En volume annuel, cette croissance est meĢ‚me supeĢrieure aĢ€ celle connue durant les trente anneĢes preĢceĢdentes (0,43 milliard de tonnes par an). Cela revient aĢ€ dire que, non seulement les eĢmissions nā€™ont pas baisseĢ, mais elles ont continueĢ de croiĢ‚tre, et dans des volumes encore plus soutenus. Comme le montre le graphique ci-apreĢ€s, avec ou sans politique gradualiste, le reĢsultat est aĢ€ peu preĢ€s le meĢ‚me !

Ɖmissions mondiales de COā‚‚ entre 1750-2019. Fourni par l’auteur

Face aĢ€ ce constat effarant, les gradualistes sā€™accrochent aĢ€ quelques maigres signaux positifs, supposeĢs annoncer de plus grands changements. Ils aiment eĢgalement rappeler que, tout compte fait, les politiques quā€™ils preĢconisent nā€™ont eĢteĢ seĢrieusement appliqueĢes que dans une poigneĢe de pays parmi les plus riches. Mais le bilan de ces derniers est-il pour autant plus positif ? Les pionniers du protocole de Kyoto et les soi-disant leaders de la transition sont-ils au moins parvenus aĢ€ baisser leurs eĢmissions de gaz aĢ€ effet de serre de manieĢ€re significative ?

Lā€™exemple de la France permet de reĢpondre aĢ€ cette question. En reĢduisant ses eĢmissions territoriales, la France fait en effet partie des bons eĢleĢ€ves. Mais cette baisse est beaucoup trop modeste : elle atteint aĢ€ peine les 20 % en trente ans. AĢ€ un tel rythme, la neutraliteĢ carbone nā€™adviendrait pas avant le XXIIĆØme sieĢ€cle ! Surtout, ces gains sont treĢ€s largement factices, puisquā€™ils sā€™expliquent en grande partie par la deĢlocalisation de certaines industries parmi les plus polluantes.

https://www.ruedelechiquier.net/essais/487-declarer-letat-durgence-climatique-.html
DĆ©clarer lā€™Ć©tat dā€™urgence climatique, Ɖditions de lā€™Ć‰chiquier. Fourni par l’auteur

En reĢinteĢgrant les eĢmissions incorporeĢes dans les importations francĢ§aises, on constate que lā€™empreinte carbone de la France est resteĢe deĢsespeĢreĢment stable et sā€™eĢleĢ€ve aujourdā€™hui aĢ€ un niveau identique aĢ€ celui de la fin des anneĢes 1990 : environ 650 millions de tonnes eĢquivalent COā‚‚, soit preĢ€s de dix tonnes par habitant et par an. En presque trente ans de politiques gradualistes, nous nā€™avons meĢ‚me pas commenceĢ aĢ€ reĢduire le contenu carbone de ce que nous consommons. Or pour atteindre la neutraliteĢ carbone, nous devrions aĢ€ preĢsent diviser en quelques anneĢes cette empreinte par un facteur 5 aĢ€ 8. Comment comptons-nous le faire ? En conservant les meĢ‚mes recettes gradualistes ?

The Conversation

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