SCIENCE ET VIE 🔵 Des chiens apprennent de nouveaux mots simplement en écoutant les humains, des capacités cognitives proches de l’enfant

Certains chiens comprennent des dizaines, voire des
centaines de mots, bien au-delĂ des simples ordres classiques.
Cette capacité, longtemps considérée comme exceptionnelle, vient
d’être analysée dans une étude publiée le 8 janvier 2026 dans
Science par une équipe de
chercheurs de l’université Eötvös Loránd (Hongrie) et de
l’Université de médecine vétérinaire de Vienne. Leur travail
démontre que certains chiens dits GWL (pour « Gifted Word
Learners », chiens doués pour l’apprentissage de mots) peuvent
apprendre de nouveaux mots sans interaction directe, simplement en
écoutant les échanges entre humains.
Cette aptitude, observée jusque-là chez les enfants dès 18
mois, repose sur des compétences sociales complexes telles que le
suivi du regard ou la détection d’indices communicatifs. Ces
résultats soulèvent une question centrale : dans quelle mesure des
espèces non humaines peuvent-elles accéder à des mécanismes
d’apprentissage que l’on pensait propres aux humains, notamment
ceux impliqués dans l’émergence du langage ?
Un apprentissage par observation comparable Ă celui des jeunes
enfants
La nouvelle étude démontre donc que certains chiens apprennent
des mots en observant des interactions humaines, sans intervention
directe. Ces chiens dits GWL peuvent associer un mot Ă un objet
uniquement en entendant ce mot dans une conversation entre humains.
Le phénomène a été documenté chez dix chiens sélectionnés pour leur
capacité à reconnaître le nom de plusieurs jouets.
Les chercheurs, dirigés par Shany Dror (Université Eötvös Loránd
et Université de médecine vétérinaire de Vienne), ont conçu des
expériences basées sur les protocoles utilisés avec des enfants de
18 mois. Ce choix permettait de comparer les mécanismes
d’apprentissage de deux espèces très différentes, mais partageant
une proximité sociale avec l’humain.
Les chiens observaient leur propriétaire discuter avec une autre
personne tout en manipulant un jouet nouveau. À aucun moment ils
n’étaient sollicités. Ils restaient derrière une barrière ou dans
leur panier, sans contact physique ni regard direct.
Malgré cette distance sociale, 7 des 10 chiens ont su
reconnaître et rapporter correctement les deux jouets entendus,
lors de tests ultérieurs. Le taux de réussite avoisinait 80 %,
proche des résultats obtenus lors d’un apprentissage classique.
Ce comportement imite celui observé chez les enfants en bas âge
capables d’apprendre en regardant deux adultes échanger. Selon
Dror, dans un communiqué, cela indique que ces chiens
« sont capables d’interpréter des interactions sociales
complexes et d’en extraire de l’information
pertinente ».
Une méthode expérimentale contrôlée et rigoureuse inspirée des
sciences cognitives
Les chercheurs ont conçu une méthodologie à 3 expériences pour
distinguer apprentissage réel et simple préférence pour la
nouveauté. Dans la première, appelée condition
« adressée », les propriétaires présentaient un nouveau
jouet à leur chien en répétant son nom pendant une minute. Ensuite,
une phase de jeu de trois minutes suivait, sans mention du nom,
puis 20 minutes d’exploration libre. Cette séquence était répétée
deux fois par jour sur quatre jours non consécutifs, pour chaque
nouveau jouet. Au total, chaque chien recevait 8 minutes
d’exposition au mot.
© Shany Dror et al.,2025
Aperçu
des méthodes testées pour enseigner aux chiens les noms des
étiquettes de jouets.
La deuxième expérience, dite « écoute passive »,
reproduisait la mĂŞme structure, mais sans interaction directe. Deux
humains manipulaient les jouets, les nommaient, et discutaient
entre eux, sous les yeux du chien spectateur. Les chercheurs
veillaient à éliminer toute communication non verbale avec l’animal
(regard, intonation dirigée, gestes).
Les tests de reconnaissance se déroulaient dans une autre pièce.
Le chien devait choisir le jouet correct parmi deux nouveaux et
neuf anciens. Le taux de bonnes réponses a atteint 90 % en
condition adressée et 80 % en condition d’écoute passive, avec
aucune différence statistiquement significative.
Une troisième expérience, plus complexe, testait l’apprentissage
sans simultanéité entre l’objet et le mot. Le jouet était montré
puis caché. Le mot était alors prononcé quand l’objet n’était plus
visible. Malgré cette discontinuité, 5 chiens sur 8 ont
correctement fait l’association. L’expérimentation contrôlée,
validée par comité d’éthique, exclut les biais d’apprentissage et
montre que les chiens GWL forment des associations mentales
durables, mĂŞme sans renforcement classique.
Des performances cognitives rares liées à des aptitudes
individuelles exceptionnelles
L’étude met en lumière l’existence de capacités cognitives
rares, loin d’être généralisables à tous les chiens. Pour le
vérifier, les chercheurs ont répété l’expérience « écoute
passives » sur 10 Border Collies ordinaires, sans antécédent
d’apprentissage de noms d’objets. Les résultats ont été sans appel
: aucun de ces chiens n’a réussi à apprendre les noms de nouveaux
jouets.
Lorsque ces chiens faisaient un choix, ils sélectionnaient l’un
des deux jouets nouveaux. Cela indique une préférence pour la
nouveauté, et non une compréhension du mot entendu.
Statistiquement, leurs performances n’excédaient pas le hasard.
En revanche, les chiens GWL, identifiés via le projet Genius
Dog Challenge, possèdent un vocabulaire initial allant jusqu’Ă
100 noms de jouets, acquis naturellement dans leur vie quotidienne.
Certains peuvent mémoriser jusqu’à 12 nouveaux mots par semaine, et
les retenir pendant plus de deux ans, selon Dror.
Ces capacités semblent résulter d’un mélange de facteurs
individuels, incluant probablement la motivation, le contexte de
vie, le renforcement social et des aptitudes cognitives innées.
Dror évoque une comparaison parlante. « C’est comme
comparer un vélo à une voiture. Les deux avancent, mais pas avec le
même moteur ».
Les chiens concernés ne partagent pas tous la même race, bien
que les Border Collies soient surreprésentés. Le panel étudié
incluait également un Labrador, un berger allemand et un Blue
Heeler. Cette hétérogénéité laisse penser que le phénomène repose
moins sur la race que sur des traits individuels très spécifiques.
Des traits encore mal compris Ă ce stade.
Une nouvelle piste pour comprendre
l’évolution du langage humain
L’observation que certains chiens peuvent apprendre des mots
sans interaction directe relance une question essentielle. Quelles
compétences sociales précèdent l’apparition du langage ? Selon
l’équipe, les résultats suggèrent que certaines bases de
l’apprentissage du langage reposent sur des mécanismes cognitifs
partagés entre espèces, antérieurs à l’émergence du langage
articulé.
Dans l’étude, les chiens GWL ont su reconnaître des mots même
lorsque l’objet n’était plus visible. Cela implique des capacités
comme la mémoire associative, la compréhension des intentions
humaines, et la capacité à suivre un contexte social complexe.
Ces mécanismes s’observent également chez les enfants très
jeunes, dès 18 mois. À cet âge, ils peuvent apprendre des mots par
écoute passive. La comparaison n’implique pas une équivalence
biologique, mais un fonctionnement similaire dans l’utilisation des
indices sociaux.
Les chercheurs notent que l’évolution des chiens, vivant aux
côtés des humains depuis des millénaires, a pu favoriser le
développement de tels traits. Comme l’explique Dror :
« Les chiens capables de comprendre nos signaux sociaux
ont eu un avantage pour survivre à nos côtés ».
La portée de cette étude dépasse l’éthologie canine. Elle
suggère que la compréhension du langage pourrait reposer sur des
compétences sociales générales. Et non sur la seule capacité
linguistique humaine. Ces résultats ouvrent la voie à de nouvelles
recherches en comparaison cognitive, pour déterminer si d’autres
espèces possèdent ces compétences. Ils questionnent également la
façon dont l’humain a utilisé ces fondations pour développer le
langage complexe.
Source : Shany Dror et al., “Dogs with a large vocabulary of object
labels learn new labels by overhearing like 1.5-year-old
infants”. Science 391,160-163 (2026).
