RFI 🔵 Une répression à huis clos: comment le régime iranien organise un «black-out» numérique sans précédent

Face au mouvement de contestation qui secoue l’Iran depuis deux semaines, le rĂ©gime a imposĂ© une vĂ©ritable censure numĂ©rique, coupant l’accès Ă internet et aux communications tĂ©lĂ©phoniques. Une stratĂ©gie destinĂ©e Ă Ă©touffer le mouvement et empĂŞcher toute coordination, mais aussi Ă limiter la diffusion des images Ă l’extĂ©rieur du pays.
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Les manifestations se poursuivent en Iran, malgrĂ© le silence que le rĂ©gime tente d’imposer. Depuis dĂ©sormais plus de deux jours et demi, le pays est plongĂ© dans un black-out total des communications, rendant extrĂŞmement difficile toute circulation d’informations, Ă l’intĂ©rieur du pays comme vers l’extĂ©rieur. La plupart des sites iraniens restent inaccessibles depuis l’étranger.
Depuis jeudi 8 janvier dans la soirée, la coupure internet est nationale et presque totale. Selon NetBlocks, cette interruption dure désormais depuis « plus de 60 heures », le niveau de connectivité national restant stable autour de 1% de son niveau habituel. « Cette mesure de censure représente une menace directe pour la sécurité et le bien-être des Iraniens à un moment crucial pour l’avenir du pays », souligne cette ONG indépendante de surveillance des coupures d’internet.
Des observations confirmées par les données de trafic publiées par Cloudflare, qui montrent un effondrement massif en provenance d’Iran.
« Globalement, toute communication est impossible »
Dans une analyse publiée par Filter Watch, Nargès Keshavarznia, de l’ONG Miaan, spécialisée dans la défense des droits humains et numériques, décrit comment les restrictions ont été clairement synchronisées avec les heures de mobilisation, les coupures s’intensifiant au moment des rassemblements et s’allégeant parfois lorsque la rue se vidait.
Au début des manifestations, déclenchées le 28 décembre à Téhéran par des commerçants dénonçant la cherté de la vie et la dépréciation de la monnaie, les coupures d’internet visaient principalement les zones urbaines et les foyers de contestation. À Téhéran, les autorités ciblaient des quartiers emblématiques des protestations, comme Narmak, Molavi ou le Grand Bazar.
Les restrictions étaient également à géométrie variable : le Réseau national d’information (NIN) – cet intranet national développé par l’Iran depuis 2016 pour pouvoir se couper de l’Internet mondial tout en maintenant un fonctionnement interne minimal – restait souvent accessible, tandis que le trafic vers l’international était fortement ralenti, avec des différences notables selon les fournisseurs.
Mais depuis jeudi soir, « globalement, toute communication est impossible, explique Amir Rashidi, expert iranien en cybersécurité et en droits numériques. Ce n’est pas seulement internet qui est coupé, mais aussi les communications téléphoniques, qu’il s’agisse de lignes mobiles ou fixes, à l’intérieur du pays comme depuis ou vers l’étranger. La situation change de minute en minute, de région en région, mais passer un appel reste très compliqué. Parfois, on compose un numéro, on entend “bip, bip, bip”, et puis plus rien. »
Pour contourner les restrictions, de plus en plus d’Iraniens se sont Ă©quipĂ©s d’antennes Starlink. Mais ces dispositifs semblent subir ces derniers jours des tentatives de brouillage par les autoritĂ©s. « L’Iran semble avoir renforcĂ© sa capacitĂ© Ă maĂ®triser ces techniques de restriction de l’accès Ă internet », souligne Valère Ndior, professeur de droit Ă l’universitĂ© de Bretagne occidentale et spĂ©cialiste du numĂ©rique, au micro de Eliott VaissiĂ©.
Le rĂ©gime iranien a pris l’habitude, ces dernières annĂ©es, de couper massivement les communications, notamment lors du mouvement de contestation de 2019, en 2022 après la mort de Mahsa Amini, ou encore en pleine guerre avec IsraĂ«l, en juin 2025.
Mais pour Amir Rashidi, « cette coupure est pire que les prĂ©cĂ©dentes ». MĂŞme le RĂ©seau national d’information (NIN) est hors service, martèle-t-il, une situation inĂ©dite. Cet internet national, qui fonctionne en vase clos, Ă©tait une des clĂ©s du contrĂ´le de la RĂ©publique islamique. « Imaginez que vous ĂŞtes dans le bâtiment de votre travail. Il y a un rĂ©seau informatique Ă l’intĂ©rieur de votre bâtiment. Et il y a une porte qui vous permet de sortir de votre bâtiment. En fait, le rĂ©seau local iranien, c’est exactement comme le rĂ©seau Ă l’intĂ©rieur de votre bâtiment », expliquait dĂ©jĂ l’expert iranien Ă RFI en juin.
« D’habitude, vous ne pouvez pas sortir de l’immeuble, mais vous pouvez encore circuler de pièce en pièce. Là , vous êtes bloqué dans une seule pièce : vous ne pouvez même plus en changer », résume-t-il, poursuivant sa métaphore.
Le régime accepte donc de paralyser ses propres infrastructures, pour couper tous les canaux de communication. Signe que les autorités de la République islamique « estiment que leur survie est en jeu », estime Amir Rashidi.
Économie paralysée et crainte de répression à huis clos
MalgrĂ© ce black-out imposĂ©, les manifestations se poursuivent. Quelques vidĂ©os diffusĂ©es malgrĂ© les blocages sur les rĂ©seaux sociaux – probablement via des moyens satellitaires – montrent des foules dĂ©filant Ă TĂ©hĂ©ran, Mashad et dans d’autres villes du pays. Des images qui n’ont pas pu ĂŞtre entièrement authentifiĂ©es.
Mais cette « nuit numĂ©rique » fait craindre une rĂ©pression Ă huis clos. Le Centre pour les droits de l’homme en Iran (CHRI) a averti ce dimanche qu’« un massacre Ă©tait en cours en Iran », affirmant avoir reçu « des tĂ©moignages directs et des rapports crĂ©dibles » sur la mort de centaines de manifestants. L’ONG Iran Human Rights, basĂ©e en Norvège, a fait Ă©tat Ă©galement d’au moins 192 manifestants tuĂ©s en deux semaines de mouvement de contestation.
Combien de temps ce blocage peut-il tenir ? Au-delĂ des communications, c’est toute l’Ă©conomie, largement numĂ©risĂ©e, qui est au ralenti. « Les distributeurs automatiques ne fonctionnent pas, les banques ne tournent pas normalement, les gens ne peuvent pas encaisser de chèques ni accĂ©der Ă leur argent », souligne Amir Rashidi.
S’il est encore trop tĂ´t pour en mesurer l’ampleur, « l’impact Ă©conomique peut se chiffrer en centaines de millions, voire en milliards de dollars », estime Valère Ndior.
Pendant ce temps, le compte X du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, continuait d’être alimenté. Samedi soir, il écrivait encore : « Si Dieu le veut, bientôt, Dieu répandra le sentiment de la victoire dans le cœur de tout le peuple iranien. »
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