RFI 🔵 PĂ©trole vĂ©nĂ©zuĂ©lien: pourquoi les compagnies amĂ©ricaines ne partagent pas l’enthousiasme de Donald Trump

Près d’une semaine après avoir ordonnĂ© l’enlèvement de Nicolas Maduro, Donald Trump a rĂ©uni les dirigeants des grandes compagnies pĂ©trolières amĂ©ricaines, vendredi 9 janvier, prĂ©disant Ă cette occasion 100 milliards d’euros d’investissement dans le secteur pĂ©trolier au Venezuela. Ă€ l’issue de cette rĂ©union très attendue cependant, ces derniers se sont montrĂ©s nettement moins enthousiastes que le locataire de la Maison Blanche… Comment expliquer ces rĂ©ticences ? ÉlĂ©ments de rĂ©ponse avec Homayoun Falakshahi, responsable de l’analyse pĂ©trolière chez Kpler.
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RFI : Au sortir de la rĂ©union entre Donald Trump et les patrons du secteur pĂ©trolier, le PDG d’ExxonMobil, Darren Woods, a notamment fait savoir qu’il n’entendait pas se lancer Ă la hâte dans la course Ă l’or noir au Venezuela. Pourquoi les entreprises amĂ©ricaines sont-elles frileuses Ă l’idĂ©e d’y investir ?
Homayoun Falakshahi : Cela tient Ă deux raisons. La première, c’est que le pĂ©trole vĂ©nĂ©zuĂ©lien est un pĂ©trole qui est coĂ»teux Ă extraire. MĂŞme si la situation politique est très calme et très stable, les projets ne sont pas forcĂ©ment rentables d’un point de vue financier parce que les prix du pĂ©trole sont assez bas.
La seconde, c’est que, depuis une dizaine d’annĂ©es, les compagnies amĂ©ricaines ont un peu tendance Ă se replier sur le territoire amĂ©ricain. ExxonMobil est par exemple sortie d’un pays comme l’Irak pour des raisons politiques, mais aussi parce qu’encore une fois, les projets y Ă©taient peu rentables. Elle investissait beaucoup d’argent, en perdait certes peu, mais n’en gagnait pas beaucoup non plus.
Pourquoi dites-vous qu’investir dans le pĂ©trole vĂ©nĂ©zuĂ©lien ne serait pas forcĂ©ment rentable ?
Parce qu’il s’agit d’un pĂ©trole dont les caractĂ©ristiques sont assez spĂ©cifiques : très visqueux, il a besoin d’ĂŞtre mĂ©langĂ© avec d’autres types de produits pour ĂŞtre transportĂ©. Des produits chimiques, ou mĂŞme des produits pĂ©troliers lĂ©gers comme du naphta, qui ressemble un peu Ă l’essence. Cela rend donc les projets très coĂ»teux.
Les coĂ»ts d’exploitation dans un projet au Venezuela tournent, en moyenne, autour de 35-40 dollars le baril, notamment dans le bassin de l’OrĂ©noque oĂą se trouve la grosse majoritĂ© des rĂ©serves. Or, le pĂ©trole vĂ©nĂ©zuĂ©lien, compte tenu de sa moindre qualitĂ© par rapport Ă d’autres types de pĂ©trole dans le monde, est vendu avec un rabais d’environ 15 Ă 20 dollars au-dessous du Brent – qui est aujourd’hui vendu environ 62 dollars. Actuellement, les projets vĂ©nĂ©zuĂ©liens sont donc Ă peine rentables. Pour qu’ils le deviennent, il faudrait que les prix du pĂ©trole soient plus Ă©levĂ©s au cours des annĂ©es Ă venir, ou que l’État amĂ©ricain apporte des garanties. Je pense que Donald Trump en a mis certaines en avant, mais je ne sais pas dans quelle mesure son administration peut vraiment subventionner les entreprises amĂ©ricaines. Je pense que c’est peu envisageable sur le long terme.
Vous avez parlé d’un repli de ces compagnies pétrolières sur le territoire américain. Est-ce dû à l’instabilité dans le monde ?
Cela a pu jouer un rĂ´le, oui. Par exemple, certaines de ces entreprises Ă©taient très prĂ©sentes au Moyen-Orient, notamment en Irak, surtout durant la dĂ©cennie 2010 pendant laquelle il y a eu la guerre contre le groupe État islamique. Si cela n’a finalement pas rĂ©ellement posĂ© de problème dans les champs pĂ©troliers, il y a pu y avoir des inquiĂ©tudes… Tout comme en Russie, oĂą ExxonMobil avait de gros projets et a dĂ» quitter le pays.
Mais la principale raison, c’est aussi et surtout que les grandes compagnies pĂ©trolières Ă©taient, jusqu’Ă rĂ©cemment, peu prĂ©sentes aux États-Unis. Ce sont de petites entreprises, parfois familiales, qui ont contribuĂ© au boom du pĂ©trole de schiste sur le territoire amĂ©ricain. [Les grandes compagnies] se sont alors dit : pourquoi ne pas acheter ces territoires aux petites entreprises et dĂ©velopper ces champs-lĂ ? Ce fut le cas dans le bassin permien notamment, entre le Texas et le Nouveau-Mexique.
Ainsi, depuis la fin de la dĂ©cennie 2010, Exxon et Chevron sont devenus les plus gros producteurs de cette zone alors qu’historiquement, ils y Ă©taient très peu prĂ©sents.
Cela veut dire que les entreprises américaines veulent de moins en moins exploiter du pétrole non américain ?
Oui, c’est ça. Après, cela reste Ă©videmment Ă relativiser puisque la majoritĂ© des ressources sont situĂ©es hors du territoire amĂ©ricain. Exxon et Chevron sont aussi les premiers producteurs au Guyana, qui se trouve juste Ă cĂ´tĂ© du Venezuela, et dont la production va augmenter lors des cinq ou dix prochaines annĂ©es.
Je pense que ce n’est pas parce ces compagnies ont Ă©mis quelques doutes lors de la rĂ©union de vendredi que les choses ne se feront pas : au cours des prochaines annĂ©es, on risque effectivement d’ĂŞtre dans une situation oĂą, potentiellement, le prix du pĂ©trole pourrait ĂŞtre amenĂ© Ă un peu augmenter. Or, avec l’Iran, le Venezuela reste l’un des deux seuls pays au monde Ă disposer d’Ă©normes ressources Ă dĂ©velopper.
Vous dites qu’Ă certaines conditions, ces entreprises pourraient donc finalement investir au Venezuela ?
Oui, absolument. Je pense que s’il y a une situation politique un peu plus stable, que si le risque de non-expropriation est, par exemple, garanti, et que si les contrats sont ajustĂ©s de manière Ă ce qu’une entreprise Ă©trangère dispose d’un profit supĂ©rieur Ă celui actuellement autorisĂ© par le code lĂ©gal vĂ©nĂ©zuĂ©lien, alors il y aura un regain d’intĂ©rĂŞt de la part de ces entreprises : cela reste assez probable.
Il faut donc que Donald Trump prouve aux compagnies pĂ©trolières qu’elles peuvent investir sans risque au Venezuela…
Absolument. Après, les entreprises ont chacune une approche un peu différente des risques. Par exemple, historiquement, les entreprises européennes sont un peu plus enclines à accepter le risque politique que les entreprises américaines.
Pendant très longtemps, Chevron s’est ainsi tenu loin du Moyen-Orient : le seul projet dans lequel elle avait commencĂ© Ă investir se trouvait en IsraĂ«l.
Si l’histoire s’est montrĂ©e douloureuse pour Exxon et ConocoPhillips au Venezuela, l’une et l’autre risquent de rechigner un peu Ă y retourner. Ă€ l’inverse, pour Chevron qui y a connu une expĂ©rience relativement plus positive, il va y avoir moins de doute.
On a ainsi appris vendredi que Chevron Ă©tait dĂ©jĂ en nĂ©gociation pour bĂ©nĂ©ficier d’une extension de l’exemption dont elle dispose actuellement dans le pays. Si celle dont elle profite Ă ce jour lui permet d’opĂ©rer, elle ne l’autorise pas, en revanche, Ă y investir ou Ă augmenter sa production.
VoilĂ Ă peine une semaine que Maduro est tombĂ© : je pense donc que si la situation Ă©volue d’ici quelques mois, ces compagnies vont revoir leur jugement.
