OUEST-FRANCE 🔵 RÉCIT. Walter Freeman, le mĂ©decin qui soignait « les misĂ©rables psychotiques » par la lobotomie – Shango Media
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OUEST-FRANCE 🔵 RÉCIT. Walter Freeman, le médecin qui soignait « les misérables psychotiques » par la lobotomie

Tout a commencĂ© en Suisse. Un matin de NoĂ«l 1888, le psychiatre Gottlieb Burckhardt s’apprĂŞte Ă  pratiquer un geste on ne peut plus radical pour enfin trouver une solution Ă  l’état d’extrĂŞme agitation dont souffrent certains de ses patients psychotiques – on parle alors « d’aliĂ©nĂ©s Â» et le directeur de l’asile de PrĂ©fargier fait face Ă  un mur. En cette fin de XIXe siècle, rien, dans l’arsenal thĂ©rapeutique, ne peut soulager la dĂ©tresse de ces patients instables et violents, parfois vis-Ă -vis d’eux-mĂŞmes. Burckhardt dĂ©cide alors de tenter le tout pour le tout sur une demi-douzaine de malades : l’excision de certaines zones du cortex cĂ©rĂ©bral. Traduit du jargon mĂ©dical, l’opĂ©ration consiste Ă  pratiquer un trou dans leurs boites crâniennes Ă  l’aide d’un petit trĂ©pan avant de sectionner au bistouri une partie de leurs lobes frontaux.

L’essai se solde par des rĂ©sultats contrastĂ©s : tandis qu’aucune diffĂ©rence notable n’est constatĂ©e sur deux des aliĂ©nĂ©s, le troisième meurt des suites opĂ©ratoires et le quatrième se jette dans une rivière dix jours après sa sortie. Restent les deux derniers, qui semblent en effet plus calmes au lendemain de l’opĂ©ration. Beaucoup plus calmes, mĂŞme – un calme de plante verte. Alors que la neurochirurgie n’en est qu’à ses balbutiements, l’expĂ©rience du Dr Burckhardt ne suscite longtemps qu’un intĂ©rĂŞt poli, mais ses publications connaissent tout de mĂŞme un certain succès aux États-Unis.

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Expérimentation sur des chimpanzés

Une petite cinquantaine d’annĂ©es plus tard, le mĂ©decin portugais Egas Moniz dĂ©cide pourtant de creuser le sillon en s’appuyant sur d’autres expĂ©riences menĂ©es cette fois Ă  Yale, aux États-Unis. Deux mĂ©decins, John Fulton et Carlyle Jacobsen y ont dĂ©coupĂ© avec le succès le cortex prĂ©frontal de Becky et Lucy, deux patientes passablement agitĂ©es que l’opĂ©ration a manifestement apaisĂ©es. Plus aucun signe de frustration, de colère ou d’excitation n’est Ă  signaler, relèvent triomphalement les deux chercheurs au deuxième congrès mondial de neurologie de Londres, en 1935. En n’oubliant pas de prĂ©ciser un dĂ©tail qui a son importance : Becky et Lucy sont deux femelles chimpanzĂ©s.

Egas Moniz dĂ©cide de pousser plus loin dans sa clinique de Lisbonne avec l’aide d’un confrère chirurgien, Pedro Alemeido Lima. Ă€ partir du 12 novembre 1935, Moniz pratique une sĂ©rie d’expĂ©riences qui vont de l’injection d’éthanol dans le cerveau Ă  la rĂ©section d’une partie de leur cerveau. BaptisĂ©e leucotomie, l’opĂ©ration consiste Ă  sectionner une partie des substances blanches du cerveau, derrière la racine du nez.

MenĂ©e sans que personne ne soucie du consentement de ses patientes ou de leurs familles, l’essai clinique du Dr Moniz ne choque personne, pas plus que l’attention affichĂ©e : guĂ©rir des pathologies comme l’épilepsie ou la schizophrĂ©nie – mais aussi l’homosexualitĂ©, tenue par lui et par d’autres pour une maladie mentale.

Mieux encore, les opĂ©rations du Dr Moniz lui vaudront plus tard le prix Nobel de mĂ©decine en 1949, un succès qui lĂ©gitime encore un peu plus sa technique au sein de la communautĂ© mĂ©dicale Ă  une Ă©poque oĂą la psychiatrie a pour première mission de gĂ©rer les patients « insupportables Â», pour leur entourage comme pour la sociĂ©tĂ© tout entière. Suicidaires, mutiques, bipolaires, insomniaques, schizophrènes, mais aussi criminels et « dĂ©viants Â» sexuels… Tous ceux qui Ă©chappent Ă  la norme sociale dominante sont potentiellement concernĂ©s.

Du trépan au pic à glace

Ă€ la fin des annĂ©es 1940, la leucotomie s’est d’autant plus facilement installĂ©e dans les mĹ“urs que plusieurs confrères du Dr Moniz se sont ingĂ©niĂ©s Ă  faciliter la procĂ©dure du mĂ©decin portugais pour s’affranchir de procĂ©dures chirurgicales particulièrement longues et complexes. Un mĂ©decin italien, le Dr Adamo Fiamberti, a rĂ©alisĂ© ce qui apparait comme une percĂ©e notable Ă  la fin des annĂ©es 30 : la lobotomie, qui dĂ©truit cette fois l’entièretĂ© des fibres nerveuses du lobe frontal du cerveau….

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