L’ÉQUIPE 🔵 Rouler en dessous de 0°C, est-ce bien raisonnable ?

C’est la barrière thermométrique et psychologique en dessous de la laquelle on hésite. Une sortie vélo par basse température nécessite des précautions. Nos conseils à l’attention des accrocs d’entraînements hivernaux décidés à braver la froidure.
Maxime Regazzoni, « Max R » pour les initiés et ses followers sur Strava, était parti confiant de son domicile du Doubs. Le thermomètre extérieur indiquait -4°C, pas de quoi refroidir le cyclo de l’extrême, jamais rassasié tant qu’il n’a pas accompli ses 180 ou 200km quotidiens, par tous les temps.
Parti en veste thermique-corsaire, de son propre aveu « pas l’habillement adéquat », Max s’est fait surprendre par un de ces « trous à froid » dont la Franche-Comté n’est pas avare. En géologie, on appelle ça une combe, une vallée dominée par des crêtes. « En hiver, l’air y est stagnant, humide, décrit Max. On peut y constater des baisses de températures spectaculaires. »
Gelures profondes au deuxième degré
Quand l’intrépide s’est engagé dans la combe située sur la commune d’Orchamps-Vennes, le froid l’a saisi « en l’espace de cinq minutes à peine. J’étais au milieu du brouillard givrant, il devait faire -25°C. Je me suis mis à crier de douleur. Au bout d’un moment, j’ai eu la sensation que mon corps endolori s’endormait. J’ai essayé de mettre plus d’intensité, sans parvenir à me réchauffer. Mes jambes commençaient à devenir un peu rosées. »
La sortie achevée tant bien que mal, les jambes de Max ont viré au violet. « J e ne les sentais plus. Des cloques se formaient. » Le dermato a diagnostiqué des gelures profondes au deuxième degré. Une pathologie de grognard durant la retraite de Russie.

Pansements, crème hydratante, patchs humides pour faciliter le rétablissement, long. Des plaies ont mis entre trois et cinq mois à cicatriser, « et j’en porte encore les stigmates sur les membres inférieurs. » La sortie de l’horreur remonte au début de l’année 2024. Elle a incité Max (26 ans) à plus de précautions. « La nature m’a donné une sacrée leçon. » Rouler sous la barre autant symbolique que psychologique du zéro degré a de quoi rebuter le cycliste confronté à un cruel dilemme. Car c’est en hiver, synonyme de foncier et de sorties longues, que se bâtissent les fondations d’une saison réussie. Problème : les conditions climatiques ont de quoi refroidir.
« Le froid, ça pompe ! »
Le mercure affiche moins de zéro degré, on zappe une sortie, puis deux, puis trois, on tourne en rond, on prend un peu de ventre, le sevrage du vélo devient pénible. Un jour, on craque, et on décide de braver le froid polaire. Est-ce bien raisonnable ? « Non, pas du tout ! » s’écrie le docteur Jacky Maillot, médecin de l’équipe professionnelle Décathlon-Ag2r. « Rouler dans le froid a une action sur le système immunitaire, qui s’en trouve affaibli. On se fragilise, on s’expose aux infections. » Outre le danger du refroidissement des extrémités dont Max a fait les frais, le doc pointe le caractère « très énergivore » d’un entraînement frisquet.
Max le dit autrement : « Le froid, ça pompe ». « Pour assurer une thermorégulation, on a besoin de beaucoup d’énergie, insiste le docteur Maillot. Or, on ne peut pas s’alimenter correctement lors d’une sortie froide. » Vrai. Même si on a rempli les bidons de boisson chaude, le contenu a en effet vite fait de glacer. Quant aux barres énergétiques, elles se solidifient, deviennent dures comme de la brique, et encore faut-il avoir de la force, avec le bras engourdi, d’aller piocher du ravitaillement dans les poches, tenter une ouverture de l’emballage avec les dents – car ôter le gant est inenvisageable tellement ça caille.

« On accumule des toxines, la balance énergétique devient négative. En roulant en état de déshydratation, on malmène son organisme, son microbiote et sa muqueuse intestinale », poursuit Jacky Maillot, qui se souvient de coureurs pros déjà entamés à la reprise de février, présentant une « fatigue non-fonctionnelle. Par le passé, j’en ai vu certains faire de gros hivers dans le Nord de la France et en Belgique, des sorties de cinq heures. Ils ont hypothéqué leur année. Aujourd’hui, les professionnels migrent au soleil en décembre-janvier. »
Le cyclo du dimanche n’a pas souvent le temps, ni les moyens de se payer un stage à Calpe, sous le soleil de la Costa Blanca. « Mais dans certaines régions de France, si tu t’abstiens de rouler par temps froid, tu ne touches pas le vélo durant six mois ! », s’exclame Max R, convaincu de l’absence de risques à braver la froidure, dans le respect d’une certaine limite : « Un cyclo motivé peut y aller sans problème jusqu’à -10°C. À condition de porter de très bons équipements. »
Trois couches suffisent
Les très bons équipements, Pierre Moncorgé les liste. L’ancien coureur professionnel (2014, puis de 2016 à 2018), vit en Suède depuis quinze ans. L’expatriation l’a familiarisé avec les sorties par -20°C. « À Uppsala, où je réside, il est totalement normal de s’entraîner par -10°C. D’ailleurs, quand tu roules dans le froid, la température ressentie est plus basse encore. Il faut donc veiller à bien se couvrir, ne fût-ce que pour éviter les problèmes tendineux. » Très sensibles : les pieds et les mains. Se doter de surchaussures, ou investir dans ces pompes d’hiver proposées par la plupart des marques. On veillera à ne pas trop les serrer pour ne pas compliquer la vascularisation.

« Il y a également ces semelles électriques chauffantes, avec une petite batterie. Le rempart ultime. » Gants d’hiver obligatoires, et ne pas hésiter à investir dans une paire chauffante, électrique. Sur la tête : bonnet ou sous-casque, « et en dessous de -10, un foulard ou masque filtrant devant la bouche, pour éviter les inflammations des bronches, complète Moncorgé. Très efficace aussi, la cagoule, pour une protection du cou, des oreilles et de la tête. »
Pour le corps, inutile de superposer les couches épaisses, peu respirantes aux dires de Moncorgé « sinon, tu étouffes. La tenue grand froid, outre évidemment le cuissard long, est constituée d’un sous-maillot chaud, un maillot manche longue, et la veste thermique par-dessus. » Suffisant tant les acteurs du textile cycliste ont fait d’immenses progrès en termes de vêtements techniques. Max R suggère chaudement de s’habiller en fluo, bandes réfléchissantes, gage de visibilité dans la grisaille, le soleil bas, ou derrière un pare-brise dégelé à la hâte.
« C’est absolument raisonnable. Aucun risque si l’on s’équipe en conséquence et que l’on coche toutes les cases. »
L’ancien coureur professionnel Pierre Moncorgé, expatrié en Suède
Quid justement des risques à évoluer sur une route verglacée ? Pour éviter les chutes (la fracture du bassin demeure la sanction fréquente pour une glissade sur une plaque de verglas), Max R conseille de baisser la pression des pneus : « un pneu froid a moins d’adhérence, même sur sol sec » et « d’éviter de plonger dans les virages, comme à la belle saison. » Toujours actif au niveau amateur, Pierre Moncorgé change le grip et la section, 32, voire 35 mm. « Du pneu hiver, cranté, prévient efficacement la chute. À défaut, vous pouvez utiliser le vélo de gravel. »
Et si la chaussée est enneigée, drapeau rouge absolu ? « Non, c’est même moins dangereux qu’un revêtement humide et glissant, certifie le Suédois d’adoption. Comme en cyclo-cross, tu rétablis ta trajectoire, tu travailles plein de petits muscles. La neige t’aide à devenir un cycliste agile. » Et d’asséner : « À ceux qui émettent des réserves sur le fait de rouler par température négative, je dis : ce n’est pas vrai. C’est absolument raisonnable. Aucun risque si l’on s’équipe en conséquence et que l’on coche toutes les cases. J’encourage même les longues sorties extérieures l’hiver. »
« Ne pas faire le dur, le guerrier »
Provocation ? Non : expérience. « D’un point de vue du métabolisme, j’y vois des avantages. En faisant de l’endurance l’hiver, donc en dépensant plus de calories, tu puises beaucoup plus profond, tu vas chercher les lipides. Tu crames plus, donc tu offres à ton corps un meilleur entraînement. » Ce corps a besoin de carburant, et on a déjà évoqué des difficultés d’alimentation que Moncorgé ne nie pas. « Évidemment, l’eau gèle vite. Il faudra trouver un endroit pour remplir les bidons, bien concentrés en glucides. J’en profite pour m’arrêter dix-quinze minutes dans un café, manger une brioche. Pour ce qui n’est pas liquide, même dose qu’en course : un gel ou une barre par heure. »

Une condition sine qua non : adopter un rythme plus lent, ne pas forcer. « Il faut rester en zone d’endurance, tempère Pierre Moncorgé. Pas d’intervalles, pas de fractionné, sinon on s’expose à l’asthme à l’effort ; ces références viennent du ski de fond. » Autre impératif : « Ne pas faire le dur, le guerrier. Lors de mes premières années suédoises, j’ai été bête. Combien de fois suis-je rentré les pieds gelés ? La croyance dit que l’on s’endurcit avec le froid. Faux. Plus on passe du temps à se geler, plus on s’affaiblit. Je supportais mieux le froid avant. J’y suis devenu sensible. »
« Des limites de tolérance »
Une vérité scientifique rappelée par le docteur Maillot, éprouvée dans sa chair par Marc Madiot, jamais remis de l’ascension (et de la descente) du Gavia lors du Giro 1988, en tenue d’été sous une tempête de neige. Après le Gavia, l’actuel manager de Groupama-FDJ n’a plus supporté les conditions météo extrêmes. Un avant et un après, comme une digue qui se rompt. À se brutaliser, « on passe des limites de tolérance », résume Jacky Maillot. Le médecin maintient sa position, propose des alternatives hivernales comme la course à pied (moins longue), et le VTT (en forêt, donc abrité).
À ceux qui tiennent quand même à sortir en dessous de zéro, Maillot recommande vivement de ne pas dépasser les deux heures, qualifie la pommade chauffante et autres emplâtres dont on enduit la poitrine et les épaules de « petits moyens pour retarder l’action du froid. »
On lui soumet quand même les exemples de Pierre Moncorgé et Max R. « La tolérance aux basses températures est très individuelle. Certains organismes les supportent mieux. Mais je le répète : pédaler dans le froid n’est pas une norme. Pour la majorité des sujets, l’impact sera négatif. » Les sondés en désaccord trouveraient tout de même un point de consensus : on ne traverse pas une combe frigorifique en corsaire.
