L’ÉQUIPE 🔵 Des matches à – 19 °C et des mois de galère… Du Portugal à Hongkong en passant par la Mongolie, le parcours fou d’Enzo Dietrich
Défenseur central parti de son Alsace natale à 16 ans pour les divisions inférieures portugaises, Enzo Dietrich (23 ans) a réussi à évoluer en pro à Hongkong, après un crochet par la Mongolie. Il raconte ce parcours improbable fait d’expériences inoubliables et de galères.
Enzo Dietrich n’a que 23 ans, mais peut donner l’impression d’en avoir le triple. « Ce que j’ai vécu, beaucoup ne le vivent pas en une vie », rigole-t-il de sa voix grave, après une heure trente à enchaîner anecdote sur anecdote depuis Hongkong, où il a signé cet été le deuxième contrat pro de sa carrière. Une trajectoire inédite et, surtout, inespérée pour cet enfant du quartier de la Meinau, à Strasbourg.
Bon défenseur, mais sans plus, à Biesheim puis Schiltigheim en U17 régionaux – « et encore, j’étais même pas en équipe 1 » -, il démarre sa folle aventure à 16 ans, au cours d’un été 2018 passé dans la région d’Aveiro, au Portugal. Au fil de journées entières à taper dans le ballon avec des gamins du coin, des liens se créent. Ces derniers en touchent deux mots à l’entraîneur de leur club et convainquent Enzo Dietrich de rester à l’année dans la Péninsule.
« Je ne pensais pas être pro, mais je voulais vraiment jouer au football et m’écarter de la France, du quartier où j’ai grandi », retrace-t-il. Ses parents acceptent et, après quelques mois chez les jeunes de Sao Vicente Pereira, il fait ses débuts en 5e division à 17 ans. Cinq années durant, l’Alsacien vadrouille dans les plus hautes divisions régionales portugaises et gagne sa croûte dans des usines du coin.
« J’ai compris très tôt que des joueurs comme moi, il y en a des tonnes en Europe. Mais en Asie, mon profil est assez aguicheur, j’avais par exemple repéré qu’au Laos, les plus grands faisaient 1,80 m »
Enzo Dietrich, défenseur central de 2 m.
Mais arrivé à l’été 2024, il estime avoir fait le tour de la question. Et se sent, à 21 ans, mûr pour le grand saut vers l’Asie. Une passion issue de la culture des mangas ou des jeux vidéo ? Pas vraiment. « J’ai compris très tôt que des joueurs comme moi, il y en a des tonnes en Europe, admet ce défenseur rugueux de 2 mètres. Mais en Asie, mon profil est assez aguicheur, j’avais par exemple repéré qu’au Laos, les plus grands faisaient 1,80 m. »
La Mongolie, un monde « totalement inconnu »
À la débrouille, Enzo Dietrich compile des vidéos et se bricole un CV footballistique. « Bhoutan, Sri Lanka, Mongolie… J’étais prêt à partir partout, j’ai même tenté l’Afghanistan », sourit-il. Le FC Oulan-Bator mord à l’hameçon et, sans même l’avoir vu jouer, lui propose un contrat d’une demi-saison en août 2024. Il paie le vol de sa poche et dispose, pour seul pécule, de 200 dollars par mois et d’un appartement.
« J’arrive dans un monde totalement inconnu, explique-t-il. Oulan-Bator, c’est la seule vraie ville de Mongolie, avec 1,5 million d’habitants. C’est la moitié de la population pour un pays grand comme trois fois la France. Le reste, c’est que des petites villes et du désert, des animaux en liberté, des montagnes et des yourtes. » Loin de sa quiétude lusitanienne, il découvre les kilomètres d’embouteillages de la capitale mongole, une langue qui ne ressemble « ni au russe, ni au chinois et que même les Kazakhs ne comprennent pas » et la vie à 1 800 m d’altitude et sous -30 degrés en hiver.

« Dans la mentalité, c’est vraiment un monde à part, déroule-t-il. Les gens s’insultent beaucoup, dans la vie comme sur un terrain, mais boivent des coups entre eux dans la foulée. Il fait tellement froid qu’ils boivent beaucoup, ils mangent surtout de la viande et très peu de fruits ou légumes, donc l’espérance de vie est basse (68 ans, au 121e rang mondial). »
Des essais dans toute l’Europe
Loin derrière le basket, le volley ou la lutte mongole, le football y occupe une place rudimentaire. Si bien que le seul stade homologué de la capitale, partagé par toutes les équipes du Championnat, attire rarement plus de 300 curieux. « On a même dû arrêter un match sous la neige par -19 degrés dès la 20e minute car les lumières ont sauté », se marre-t-il. Il évalue le niveau entre le National 3 et la Régional 2 en France, « et encore, je m’attendais à pire ».
L’aventure mongole dure, dans un premier temps, jusqu’en novembre, son club n’ayant pas les moyens de le prolonger. De retour en Europe, Enzo Dietrich décroche des essais en D5 italienne, en D2 irlandaise ou en D4 norvégienne. Et se demande vraiment dans quoi il s’embarque ce jour de janvier 2025 où, à peine arrivé dans un patelin croate après 16 heures d’escale en Serbie et un McDo sur la route, un club de D3 le fait jouer sur un champ de patates. « J’ai bien fait de refuser, car dans la foulée, Oulan-Bator me recontacte », poursuit-il. Deux bus pour Zagreb et Budapest puis un vol via Istanbul plus tard, le voici de retour en Mongolie.

Salaire doublé, il repart pour un tour… mais est vite échaudé par un changement d’entraîneur et un boycott général du Championnat après l’élection d’un nouveau président de la Fédération. Il trouve une porte de sortie par ses racines : l’entraîneur adjoint du Hongkong FC, Gilles Meyer, lui aussi Alsacien d’origine, contribue à le faire venir. Le voilà encore plongé dans un nouveau monde. « Passer de -30 degrés à une chaleur humide comme ça… Lors de mon premier match, j’avais des crampes en première période », s’amuse ce « gars du froid ».
« Cambodge, Indonésie… Pourquoi pas revenir en Europe, je regarde Malte, Chypre, Andorre ou le pays de Galles. La 1re division y est accessible »
Enzo Dietrich, joueur du Hongkong FC.
Dans une ville monde deux fois plus peuplée que la Mongolie entière, il découvre un Championnat bien plus compétitif – « Je joue contre des vrais professionnels, des anciens de Serie B brésilienne ou de D1 portugaise » -, des infrastructures exceptionnelles et un salaire « entre 2 000 et 3 000 euros ». Soit dix fois plus qu’à ses débuts à Oulan-Bator.
On l’imagine s’implanter plusieurs années à Hongkong, où il s’est imposé comme un élément clé de son équipe après une phase d’adaptation au climat. Mais c’est oublier que le garçon a la bougeotte. « Cambodge, Indonésie…, énumère-t-il, sans exclure un retour en Europe. Je regarde Malte, Chypre, Andorre ou le pays de Galles. La 1re division y est accessible ». Après tout, Cardiff n’est qu’à trois heures de The Den, l’antre de Millwall (D2 anglaise). Le club de coeur de ce garçon qui, décidément, ne fait rien comme les autres.
