GEO 🔵 Les Iakoutes ont résisté à des siècles d’invasions et de climat extrême en Sibérie: leur secret se cache dans l’ADN

Dans la république russe autonome de Sakha, à l’extrême nord-est de la Sibérie, vivent les Iakoutes, le plus grand groupe autochtone de la région. Présents sur ces terres depuis des siècles, ils sont aujourd’hui plus d’un demi-million à y vivre, malgré des températures pouvant atteindre les -60°C.
Ces quinze dernières années, des chercheurs français et russes ont exhumé des tombes Iakoutes, restées intactes depuis des siècles. Le but: retracer le parcours génétique de ces populations, en particulier l’impact de la colonisation russe démarrée en 1632, sur leur génome et leurs pratiques sociales.
Pour ce faire, plusieurs équipes de chercheurs, coordonnées par le CNRS, ont analysé des échantillons ADN provenant des corps de 122 individus inhumés entre le XIV et le XIXe siècle, découverts après avoir été parfaitement conservés dans la glace. Les résultats de leurs recherches, publiés dans la revue Nature, témoignent de la résistance génétique hors-norme du peuple iakoute, développée dans l’un des endroits les plus extrêmes de la planète.
Les origines des Hommes du froid
Les résultats de l’étude montrent un lien initial étroit entre les Iakoutes et le lac Baïkal, situé au Sud, à la frontière entre la Russie et la Mongolie. Leurs ancêtres seraient originaires des montagnes bordant ce lac (le plus profond du monde), qu’ils auraient possiblement dû quitter lors de l’expansion de l’empire mongole, débutée au XIIIe siècle.
En arrivant dans les régions plus froides de l’extrême nord-est sibérien, cette population se serait mélangée à une autre, deuxième ancêtre des Iakoutes, qui aurait habité dans la région depuis l’âge de fer (-1200 av. J.-C. jusqu’à -550 av. J.-C.).
Quelques siècles plus tard, les conquêtes de l’Empire de Russie, et l’importation de marchandises chinoises dans la région (tabac, vodka, céréales) apporteront leur lot de maladies aux communautés iakoutes, habituées aux climats froids et à la consommation de viande et de poisson cru.
Les recherches génétiques ont permis de découvrir des traces de variole en Iakoutie autour de 1650. Les soldats ont donc probablement amené cette maladie avec eux, qui se serait transmise aux autochtones par la suite. Sur ce point, les scientifiques précisent que des recherches supplémentaires seront nécessaires pour mesurer l’impact de la maladie dans la région.
L’arrivée de l’Empire fragilisera également les dynamiques de pouvoir entre les différents clans autochtones se disputant les terres de chasse.
En plus des soldats et des commerçants, les prosélytes chrétiens, arrivés de Russie, agrandiront leur influence dans la région, convertissant de plus en plus les populations indigènes et faisant peu à peu disparaître leurs croyances chamaniques.
Mais dans ce sombre tableau, le patrimoine génétique des Iakoutes raconte l’histoire d’un peuple à la résistance inouïe.
La résistance génétique… et culturelle
Malgré l’exposition à de nouvelles maladies et à des aliments jusqu’alors inconnus (orge, seigle), les analyses dentaires des corps exhumés à Sakha ne montrent pas de changement majeur sur le microbiome buccal des Iakoutes (ensemble des micro-organismes, pathologiques ou non, présents dans la bouche).
Dans leurs bouches, les chercheurs ont retrouvé les traces de plusieurs bactéries en grande quantité: « Actinomyces dentalis », « Desulfomicrobium orale », « Desulfobulbus oralis » et « Olsenella sp. oral taxon 80 ».
Leur présence, expliquent les chercheurs, coïncide avec un environnement oral sain et protégé des contaminations, grâce à ces bactéries qui solidifient la plaque dentaire et les bio-films, les structures qui permettent aux bactéries de survivre plus longtemps dans la bouche.
L’analyse des isotopes ne montre d’ailleurs aucune différence entre les régimes alimentaires des hommes et des femmes chez les Iakoutes, garantissant la même résistance bactérienne à tous les membres des tribus, sans distinction de sexe.
Observer l’ADN a enfin permis aux chercheurs d’établir l’influence des pratiques chamaniques chez les Iakoutes.
Ils font état de plusieurs cadavres portant des marques de rites ou des objets de culte, sans pour autant être issus de la même famille génétique.
Une découverte qui indique l’influence des pratiques chamaniques sur l’ensemble de la société iakoute à travers différentes époques.
Le corps d’une femme, dont l’analyse ADN prouve qu’elle est issue d’une union entre des parents proches, enterrée avec des objets de culte très anciens, montre d’ailleurs la résistance culturelle et spirituelle de certains groupes iakoutes face à la christianisation et aux transformations sociales apportées par les colons.
Un bénéfice mutuel ?
Pour conclure, l’étude met un point d’honneur à rappeler le rôle qu’ont joué les communautés locales dans ces transformations sociales, loin de l’image de simples observateurs dépassés par le changement.
« Notre étude dépeint la Yakoutie comme un terrain d’entente, où les Iakoutes et les Russes se sont livrés à des échanges économiques, plutôt que comme une zone de conquête militaire totale » font remarquer les chercheurs. « De nombreuses sources historiques mettent en avant l’importance des Iakoutes dans le succès du commerce de la fourrure et de l’agriculture dans la région.
Les conditions climatiques extrêmes ont forcé les Russes à s’appuyer sur l’aide de certains clans, ce qui a apporté aux Iakoutes des opportunités économiques et de pouvoir considérables ».

