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FRANCE 24 đŸ”” AprĂšs l’appel Ă  un nouveau « Front populaire », retour sur « l’immense espoir » suscitĂ© en 1936

AprĂšs plusieurs heures de nĂ©gociations, les diffĂ©rents partis de gauche ont emboĂźtĂ© le pas Ă  l’appel de François Ruffin (LFI) et lancĂ© lundi soir une union des gauches et la « constitution d’un nouveau front populaire », dans le cadre des Ă©lections lĂ©gislatives anticipĂ©es. La formule fait rĂ©fĂ©rence Ă  la coalition, qui en 1936, avait permis Ă  la gauche de l’emporter sous l’Ă©gide de LĂ©on Blum. Mais en quoi a-t-elle consistĂ© ? Petit rappel historique. 

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« Je le dis avec gravitĂ©, avec responsabilitĂ©, il nous faut une gauche unie, il faut arrĂȘter les conneries. C’est le seul moyen aujourd’hui de faire front au Rassemblement national. Et j’en appelle dĂšs ce soir Marine Tondelier, Olivier Faure, Fabien Roussel, Manuel Bompard pour qu’on se range derriĂšre une banniĂšre commune : une banniĂšre Front populaire ».

Sans attendre l’allocution prĂ©sidentielle annonçant la dissolution de l’AssemblĂ©e nationale, le dĂ©putĂ© de la France insoumise François Ruffin a appelĂ©, dimanche 9 juin, Ă  un rassemblement de la gauche face Ă  l’extrĂȘme droite. Pour ce faire, il a invoquĂ© « l’histoire de notre pays » et le souvenir du Front populaire, cette coalition qui avait permis Ă  la gauche de prendre le pouvoir en 1936.

Son appel a Ă©tĂ© suivi par d’autres responsables des partis de gauche et a abouti, le lendemain, Ă  la « constitution d’un nouveau front populaire ». Dans un communiquĂ© commun,  le Parti socialiste, le Parti communiste, les Écologistes et La France insoumise se sont engagĂ©s Ă  « soutenir des candidatures uniques dĂšs le premier tour » des prochaines Ă©lections lĂ©gislatives.

« Une rĂ©fĂ©rence lĂ©gendaire de la gauche »

Cette convocation du passĂ© n’a pas Ă©tĂ© choisie par hasard. « Cela renvoie Ă  une rĂ©fĂ©rence lĂ©gendaire de la gauche. Cela joue sur un rĂ©flexe d’unitĂ© et d’adhĂ©sion », rĂ©sume ainsi Jean Vigreux, professeur d’histoire contemporaine Ă  l’UniversitĂ© de Bourgogne.

Au dĂ©but des annĂ©es 1930, cette union semble hautement improbable. Les partis de gauche se montrent particuliĂšrement divisĂ©s. « Les socialistes de la SFIO [section française de l’internationale ouvriĂšre] et le Parti communiste [PC] ont Ă©tĂ© vĂ©ritablement des frĂšres ennemis entre 1920 et 1934. On Ă©tait dans la pĂ©riode ‘classe contre classe’ de l’Internationale communiste oĂč on dĂ©nonçait ‘les sociaux-traĂźtres’. De l’autre cĂŽtĂ©, les socialistes dĂ©nonçaient les ‘moscoutaires’ [dĂ©nonçant ainsi la dĂ©pendance du PC Ă  la l’Union soviĂ©tique] », explique cet historien, auteur de « Histoire du Front populaire, 1936, l’Ă©chappĂ©e belle » (Ă©ditions Tallandier).  

Mais plusieurs Ă©vĂ©nements vont changer la donne. À partir de 1931, la France est Ă  son tour touchĂ©e par la Grande dĂ©pression. La production industrielle chute de moitiĂ©, tandis que les faillites se multiplient et que le chĂŽmage grimpe. Dans ce contexte d’incertitude sociale, les ligues d’extrĂȘme droite accusent le rĂ©giment parlementaire. Le 6 fĂ©vrier 1934, elles manifestent devant la Chambre des dĂ©putĂ©s. Le rassemblement tourne Ă  l’Ă©meute faisant une quinzaine de morts et prĂšs de 1 500 blessĂ©s. « Il est perçu Ă  gauche comme un coup de force fasciste et comme les suites de ce qu’il s’est jouĂ© en Allemagne avec l’arrivĂ©e d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933 ou en Italie avec Mussolini », dĂ©crit Jean Vigreux.

Des affrontements entre manifestants et forces de l'ordre le 6 février 1934, à Paris.
Des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre le 6 fĂ©vrier 1934, Ă  Paris. © Wikimedia

La gauche jusque-lĂ  divisĂ©e dĂ©cide alors de s’unir « face Ă  l’urgence de la patrie en danger ». Dans les jours qui suivent, communistes et socialistes dĂ©filent ensemble avec la bĂ©nĂ©diction de Moscou. Au mois de juillet, les deux partis signent un « pacte d’unitĂ© d’action antifasciste ». En juin 1935, le parti radical, positionnĂ© plutĂŽt au centre droit, opĂšre aussi un rapprochement avec la SFIO et le PC. Le 14 juillet 1935, ces trois formations se rassemblent ensemble pour la premiĂšre fois lors d’une manifestation regroupant 500 000 personnes.

La manifestation du 14 juillet 1935, Ă  Paris, place de la Bastille.
La manifestation du 14 juillet 1935, à Paris, place de la Bastille. © Wikimedia

« Pain, Paix, Liberté »

Le Front populaire est nĂ© et se structure autour du slogan « Pain, Paix, Liberté ».  Il remporte une nette victoire aux Ă©lections lĂ©gislatives de 1936, envoyant 386 dĂ©putĂ©s sur 608 siĂšges Ă  la Chambre des dĂ©putĂ©s, dont 147 pour la SFIO.

Le socialiste LĂ©on Blum forme un gouvernement de coalition. En moins de deux mois sont votĂ©s la semaine de quarante heures, les congĂ©s payĂ©s et les conventions collectives. Ce train de rĂ©formes marque durablement la sociĂ©tĂ© française et le modĂšle rĂ©publicain, comme le souligne Jean Vigreux : « Cette politique change effectivement la vie des gens avec notamment les premiers congĂ©s payĂ©s. Il faut se rendre compte de ce que cela a pu signifier pour la classe ouvriĂšre. Cela a Ă©tĂ© le symbole d’un immense espoir ».

Voyageurs dans une gare s'apprĂȘtant Ă  partir en vacances, pendant l'Ă©tĂ© 1936.
Voyageurs dans une gare s’apprĂȘtant Ă  partir en vacances, pendant l’Ă©tĂ© 1936, grĂące aux deux semaines de congĂ©s payĂ©s obtenus par les salariĂ©s au terme de la signature, le 7 juin 1936, des accords de Matignon par le gouvernement de Front populaire . AFP

Mais pour ce spĂ©cialiste de la pĂ©riode, il ne faut pas non plus perdre de vue « les dĂ©sillusions suscitĂ©es » par le Front populaire : « Il y a eu trois secrĂ©taires d’État, femmes ; mais cela n’a pas permis d’accorder le droit de vote aux femmes. D’un point de vue colonial, il faut aussi souligner l’inĂ©galitĂ© des droits entre ceux qui Ă©taient sous le code des l’indigĂ©nat et le reste des colons europĂ©ens. La non-intervention lors de la guerre civile en Espagne a aussi crĂ©Ă© des blessures ».

Le 21 juin 1937, un an et deux semaines aprĂšs son investiture, LĂ©on Blum rend son tablier. RappelĂ© Ă  la prĂ©sidence du Conseil en janvier 1938, il ne tiendra pas un mois. L’aventure du Front populaire prend fin en novembre 1938 avec la rĂ©pression d’une vague de grĂšves en riposte aux dĂ©crets-lois pris par le gouvernement du radical Daladier, remettant en cause les conquĂȘtes sociales.

Au final, le bilan du Front populaire est mitigĂ©, mais quatre ving-huit ans plus tard, ce rassemblement des forces de gauche est de nouveau invoquĂ©. Jean Vigreux note toutefois que « la temporalitĂ© est diffĂ©rente ». Dans les annĂ©es 1930, cette union a mis deux ans Ă  se constituer, alors qu’en 2024, « le nouveau Front populaire » ne dispose que de trois semaines avant la tenue des lĂ©gislatives. Par ailleurs, mĂȘme « s’il y a un danger de l’extrĂȘme droite », l’historien souligne que la sociĂ©tĂ© et le systĂšme politique ne sont pas du tout similaires entre ces deux pĂ©riodes.

Le retour en vogue du Front populaire

Le Front populaire de 1936 bĂ©nĂ©ficie en tout cas d’un coup de projecteur depuis plusieurs annĂ©es. « Pendant longtemps, on n’en parlait plus trop, mais cela est revenu Ă  la suite du 21 avril 2002 [le candidat du Front national Jean-Marie Le Pen se qualifiait pour le second tour de l’Ă©lection prĂ©sidentielle face Ă  Lionel Jospin, candidat PS et Premier ministre]. Ce n’est pas forcĂ©ment de la nostalgie, mais cela renvoie plutĂŽt aux espoirs suscitĂ©s », estime Jean Vigreux. De nombreux ouvrages, expositions et documentaires lui ont ainsi Ă©tĂ© rĂ©cemment consacrĂ©s, notamment Ă  son chef de file LĂ©on Blum.

Le président du Conseil, Léon Blum, le point levé lors du 14 juillet 1936, place de la Nation à Paris, en compagnie de  Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste et de Roger Salengro, min
Le prĂ©sident du Conseil, LĂ©on Blum, le point levĂ© lors du 14 juillet 1936, place de la Nation Ă  Paris, en compagnie de Maurice Thorez, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Parti communiste et de Roger Salengro, ministre de l’IntĂ©rieur. AP

Depuis l’annonce du « nouveau Front populaire », des voix se sont toutefois Ă©levĂ©es contre ce rassemblement des gauches. Plusieurs institutions juives ont ainsi dĂ©noncĂ© mardi l’appel Ă  des candidatures uniques Ă  gauche pour les lĂ©gislatives, y voyant une « honte » et un « accord infĂąme » avec La France insoumise (LFI) qu’elles accusent d’antisĂ©mitisme en raison de ses prises de position controversĂ©es aprĂšs les attaques du Hamas du 7 octobre en IsraĂ«l.

« Front Populaire, 1936 : alliance rĂ©publicaine contre l’antisĂ©mitisme. Front Populaire, 2024: alliance honteuse avec l’antisĂ©mitisme », a affirmĂ© l’Union des Ă©tudiants juifs de France (UEJF) qui Ă©tait allĂ©e manifester lundi contre la possibilitĂ© d’un accord avec LFI.  La Licra [Ligue contre le racisme et l’antisĂ©mitisme] a de son cĂŽtĂ© dĂ©plorĂ© un PS « oublieux de sa propre histoire, de sa culture politique et de ses combats humanistes ». « Cela mĂ©ritait bien un pied de nez Ă  l’Histoire, au ‘Front populaire’, le vrai, et Ă  son leader, le ‘juif Blum », a-t-elle ajoutĂ©.

L’auteur de l’histoire du Front populaire y voit l’une « des pierres d’achoppement » dans le dĂ©bat actuel. Il rappelle qu’en son temps, LĂ©on Blum, issue d’une famille juive d’origine alsacienne avait essuyĂ© une campagne de calomnie : « Lors de son investiture, le dĂ©putĂ© Xavier Vallat, qui s’occupera par la suite des questions juives Ă  Vichy, avait dĂ©clarĂ© que la France, vieux pays gallo-romain, allait ĂȘtre gouvernĂ©, pour la premiĂšre fois par un juif ».

AccusĂ© d’ĂȘtre responsable de la dĂ©faite de 1940 par le rĂ©gime de Vichy, LĂ©on Blum est arrĂȘtĂ© par les autoritĂ©s françaises, puis transfĂ©rĂ© aux Allemands. Il est dĂ©tenu en tant qu’otage d’État au camp de concentration de Buchenwald de 1943 Ă  1945. Quatre vingt-huit ans plus tard, le « nouveau Front populaire » se cherche un nouveau LĂ©on Blum. La coalition en vue des Ă©lections lĂ©gislatives est actĂ©e, mais il reste la question Ă©pineuse du choix de son futur leader.

En 2022, aprĂšs l’accord de la Nupes qui avait permis d’envoyer 151 dĂ©putĂ©s de gauche Ă  l’AssemblĂ©e, le nom de Jean-Luc MĂ©lenchon, fort de ses 22 % Ă  la prĂ©sidentielle, s’Ă©tait imposĂ© rapidement pour ĂȘtre candidat Ă  Matignon. Mais les positions clivantes du fondateur de LFI sont devenues un repoussoir pour ses alliĂ©s. 

RaphaĂ«l Glucksmann, premier Ă  gauche de ces europĂ©ennes avec 13,8 % des voix pour son mouvement Place publique, a exclu d’ĂȘtre lui-mĂȘme chef de gouvernement ; il a suggĂ©rĂ© le nom de l’ex-secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CFDT, Laurent Berger, fer de lance du mouvement contre la rĂ©forme des retraites l’an dernier. 


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