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20 MINUTES 🔵 Comment reconstruire les villes martyres en Ukraine ?

A Bakhmout, la dĂ©solation règne. Les immeubles sont vides, Ă©ventrĂ©s, noircis par les explosions. Le sol n’est plus visible sous les gravats, les fleurs ont cĂ©dĂ© la place aux douilles, les buissons aux carcasses de voitures brĂ»lĂ©es. « Il faut comprendre qu’à Bakhmout, il n’y a plus rien Â», disait Volodymyr Zelensky il y a quelques jours. Après des mois de siège, comme Marioupol avant elle, Bakhmout a Ă©tĂ© rayĂ©e de la carte en mĂŞme temps qu’elle passait sous contrĂ´le russe.

Faisons un petit saut dans le temps, au lendemain de la signature de la paix entre la Russie et l’Ukraine. Quel que soit le vainqueur, le drapeau qui flottera sur la ville, la vie reprendra son cours une fois le chant des armes et des sirènes tu. Ces villes dĂ©vastĂ©es, oĂą pas un bâtiment n’a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©, peuvent-elles ĂŞtre reconstruites ? Quels sont les enjeux d’un tel chantier ? Comment allier patrimoine, mĂ©moire de la guerre et ville neuve ? 20 Minutes fait le point avec Christine Leconte, prĂ©sidente du Conseil national de l’ordre des architectes.

Une ville dĂ©truite, ça se reconstruit ?

L’Ukraine n’est pas un cas isolĂ©. « C’est une question que la France a dĂ©jĂ  connue suite Ă  la Seconde Guerre mondiale Â», rappelle Christine Leconte. « Dunkerque, Caen, Le Havre ou Saint-Nazaire par exemple ont Ă©tĂ© bombardĂ©es et ont subi des phases de reconstruction Â», cite-t-elle. L’exemple majeur de la pĂ©riode se situe de l’autre cĂ´tĂ© du Rhin, Ă  Dresde, presque intĂ©gralement dĂ©truite par un bombardement alliĂ©, et reconstruite sous la RDA. Aujourd’hui, la « Florence de l’Elbe Â» possède toujours un patrimoine florissant, d’imposants bâtiments baroques et compte plus de 560.000 habitants.

« En France, on a cette expĂ©rience Â», avec la capacitĂ© Ă  mettre en Ĺ“uvre de « grands plans d’action nationaux Â», souligne l’architecte, avec une « reprise des tracĂ©s existants, ou pas Â». Plusieurs possibilitĂ©s peuvent se combiner, de la construction ex nihilo Ă  « l’architecture inversĂ©e, c’est-Ă -dire repartir des traces pour regarder comment les choses Ă©taient construites Â». « On a la capacitĂ© de restaurer Â», ajoute Christine Leconte, Ă©voquant l’exemple de Notre-Dame de Paris. « L’urbanisme n’est pas une page blanche, on peut s’inspirer de ce qui se fait ailleurs, mais il faut sonner une ambition avec un cadre au dĂ©part pour que la vitesse soit gage de qualitĂ© Â».

Quels sont les grands enjeux ?

Car ce sont lĂ  deux des grands enjeux de la reconstruction. Il faut qu’elle soit « rapide, parce qu’il y a des gens Ă  loger, et mĂŞme temps leur donner du confort qui correspond Ă  nos usages Â», balance Christine Leconte. Un rythme difficile Ă  trouver tant que le combat vampirise l’essentiel des ressources ukrainiennes, Ă  l’image du village de Boutcha, encore en plein chantier un an après avoir Ă©tĂ© libĂ©rĂ©. Autre Ă©quilibre Ă  trouver, celui d’une « reconstruction avec le patrimoine Â» qui prenne en compte les « enjeux modernes Â» d’une « ville durable Â». La Bakhmout-Nouvelle pourra ĂŞtre une « ville sortie du sol, mais qui va utiliser de la matière première qui ne vienne pas de trop de loin pour Ă©viter une construction trop carbonĂ©e Â». A Marioupol, conquise depuis plusieurs mois, la problĂ©matique est autre : les Russes y ont dĂ©jĂ  dĂ©voilĂ© quelques logements flambant neufs Ă  l’occasion d’une visite de Vladimir Poutine le 18 mars, mais sont aussi soupçonnĂ©s de raser des bâtiments pour masquer des crimes de guerre.

Dans tous les cas, il ne faut pas s’attendre Ă  voir une ville complètement diffĂ©rente Ă©merger Ă  la place de l’ancienne. Ce n’est mĂŞme pas souhaitable, car « les gens ont besoin de retrouver des repères, tout en se projetant dans l’avenir Â», explique l’architecte. Dernier enjeu, la nĂ©cessitĂ© de financer ces rĂ©parations : dĂ©but juillet 2022, le Premier ministre ukrainien Denys Chmygal Ă©valuait dĂ©jĂ  Ă  750 milliards de dollars le coĂ»t de la reconstruction du pays. Autant dire que « l’ambition architecturale Â» ne sera probablement dans la liste des critères.

Comment allier la mĂ©moire de la guerre et la nĂ©cessitĂ© de rebâtir ?

« C’est une question sensible et dĂ©licate Â», pose Christine Leconte. Entre un patrimoine balafrĂ©, des mĂ©moires marquĂ©es et la volontĂ© de tourner la page, « on a parfois du mal Ă  panser les blessures Â» lors de la reconstruction. Le patrimoine devient ainsi un Ă©lĂ©ment central de la rĂ©appropriation de son identitĂ© par la ville. « Si on a la documentation, on est capacitĂ© de reconstruire Ă  l’identique le théâtre de Marioupol Â», dont le bombardement avait Ă©tĂ© une image forte du dĂ©but de la guerre. « On peut redonner ces symboles qui permettent de s’orienter Â», insiste l’architecte. A condition que les Ukrainiens reprennent la ville, naturellement. 

Si le patrimoine permet de rĂ©ancrer la ville dans son histoire, il faut aussi « des symboles pour aller vers le futur Â». Des monuments aux morts Ă  l’exemple monumental de l’anneau de la MĂ©moire, il y a « besoin de ces lieux de recueillement, qui inspirent pour l’avenir Â», selon Christine Leconte. Sans forcĂ©ment « laisser de trou bĂ©ant Â», comme celui amĂ©nagĂ© sur le site du World Trade Center pour les attentats du 11-Septembre. Dans ces villes martyres, il faut trouver la place pour « la mĂ©moire des hommes tout en ayant un cadre de vie pour les habitants Â».

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