CAMEROUN ACTUEL 🔵 Mort d’Anicet Ekane : le Cameroun face au spectre des enquêtes sans fin
Suite au décès du chef de l’opposition, Anicet Ekane, le gouvernement camerounais a annoncé l’ouverture d’une enquête afin de déterminer les circonstances et les responsabilités.
Cette annonce, faite le lundi 1ᵉʳ décembre par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, a ravivé la méfiance que beaucoup nourrissent à l’égard des enquêtes gouvernementales.
De nombreux internautes camerounais doutent de la véracité de l’enquête et de son aboutissement, la famille d’Ekane accusant les autorités d’avoir entravé l’accès aux soins indispensables pour le défunt.
Ce scepticisme s’explique par la longueur excessive des enquêtes gouvernementales et la rareté des publications de leurs conclusions.
MMI revient donc sur des enquêtes passées dont les résultats n’ont pas encore été publiés.
Décès de l’évêque de Bafia
En mai 2017, l’évêque de Bafia, dans la région du Centre au Cameroun, Mgr Jean-Marie Benoît Balla, a disparu. Après des recherches, sa voiture a été retrouvée sur un pont avec un message : « Je suis dans l’eau. »
Son corps a été retrouvé plus tard par un pêcheur. Dans un premier temps, il a semblé s’agir d’un suicide, mais après réflexion, le gouvernement a soupçonné un acte criminel.
Le 31 mai 2017, le gouvernement a annoncé l’ouverture d’une enquête pour déterminer les circonstances du décès de l’évêque catholique. Près de neuf ans après les faits, les conclusions de l’enquête n’ont jamais été publiées.
Décès de Samuel Wazizi
Le journaliste, basé à Buea, a été convoqué au commissariat de Muea, dans la province de Buea, chef-lieu de la région du Sud-Ouest du Cameroun, le 2 août 2019.
Les militaires ont alors pris le relais. Le journaliste a été accusé d’apporter un soutien logistique aux séparatistes de la région – accusations que son avocat et les organisations de défense des droits humains ont réfutées.
Dès son arrivée au commissariat, il a disparu. Neuf mois plus tard, on apprenait qu’il était décédé en détention militaire.
Sous la pression, les militaires ont déclaré qu’il était mort d’une septicémie grave. À ce jour, sa dépouille n’a toujours pas été remise à sa famille.
Le 5 juin 2020, l’ambassadeur de France, à l’issue d’une rencontre avec le président Paul Biya, a déclaré que ce dernier avait ordonné une enquête pour faire la lumière sur la mort de Wazizi.
Six ans se sont écoulés depuis, mais les conclusions de l’enquête n’ont jamais été publiées. L’année dernière, lors d’un examen du bilan du Cameroun en matière de droits de l’homme par le Comité des Nations Unies contre la torture, la délégation camerounaise a indiqué que l’affaire Wazizi était classifiée, ce qui signifie que les conclusions ne peuvent être publiées tant qu’elles ne sont pas déclassifiées.
Déraillement de train d’Eseka
Le 21 octobre 2016, un train a déraillé dans la ville d’Eseka, dans la région du Centre, faisant 79 morts et plus de 600 blessés.
Il s’agit de l’un des accidents les plus meurtriers de l’histoire du Cameroun. Camrail, la compagnie ferroviaire nationale camerounaise, est exploitée par une entreprise française.
Près de dix ans se sont écoulés depuis l’enquête gouvernementale. Personne n’a jamais été tenu responsable. Le gouvernement s’est contenté de construire un monument et quelques infrastructures dans la ville en mémoire des victimes.
Des allégations de surcharge et de vétusté des voies ferrées ont été formulées, mais celles-ci n’ont jamais été remplacées.
Meurtres de femmes et d’enfants dans l’Extrême-Nord
En juillet 2018, le gouvernement camerounais a annoncé l’arrestation de quatre soldats pour le meurtre de femmes et d’enfants dans le village de Zeleved, situé dans l’Extrême-Nord.
Selon le gouvernement, ces soldats sont actuellement jugés. Mais qui sont-ils ? Le secret qui entoure leur identité soulève des questions quant à la pertinence même de cette enquête.
Les femmes et les enfants ont été tués car ils étaient soupçonnés d’appartenir à des familles de combattants de Boko Haram. Le gouvernement camerounais avait initialement nié que ces meurtres aient eu lieu sur son territoire, les attribuant au Mali.
Mais après que la BBC a révélé que les faits s’étaient déroulés au Cameroun, le gouvernement a déclaré qu’une enquête avait conduit à l’arrestation de sept soldats – sans pour autant rendre justice aux familles.
Autres enquĂŞtes
D’autres enquêtes sont en cours, notamment concernant la disparition de 188 milliards de francs CFA, un prêt du FMI destiné à lutter contre la COVID-19 au Cameroun.
Malgré l’interrogatoire de certains responsables par une commission gouvernementale, l’argent n’a jamais été récupéré et personne n’a été tenu responsable.
Ce n’est pas tout ; en 2022, le gouvernement a ordonné une enquête sur la bousculade survenue au stade d’Olembe lors d’un match de la CAN, qui a coûté la vie à quatre personnes. Personne n’a été tenu responsable.
D’autres enquêtes de ce type sont en cours, que de nombreux Camerounais considèrent comme de simples formalités, puisque personne n’est jamais tenu pour responsable.
Avec l’ouverture récente d’une enquête sur la mort d’Anicet Ekane, de nombreux Camerounais espèrent qu’elle aboutira à des résultats.
