BFM TV 🔵 Drones et reconstitution 3D: des scientifiques révèlent comment les statues de l’Île de Pâques ont été créées par des clans familiaux et déplacées verticalement
Grâce à une modélisation 3D de la carrière de Rano Raraku, des chercheurs estiment que les moaï, les célèbres statues de l’Île de Pâques, ont été sculptées et déplacées par des clans familiaux indépendants. Chaque famille avait sa technique et son atelier.
Les aliens, la magie, des statues vivantes, des rondins de bois?… L’énigme des statues de l’Île de Pâques, ces fameuses statues géantes au large du Chili, occupe chercheurs et archéologues depuis des siècles.
Selon une nouvelle étude de Carl Lipo, professeur d’anthropologie à Binghamton, relayée par Ars Technica, les moaï, nom donné aux statues, n’auraient pas été créés par une organisation centralisée ou un chef suprême. Elles auraient simplement été déplacées par de petits groupes familiaux.
Un système décentralisé
Les habitants de l’Île de Pâques transportaient les statues à la verticale. Les ouvriers d’un même clan les tiraient ensuite par des cordes, à la manière d’un gros meuble lors d’un déménagement. Les derniers essais menés par Carl Lipo démontrent que 18 personnes réparties sur trois cordes, peuvent mouvoir une réplique de plus de 4 tonnes sur une centaine de mètres en quarante minutes en lui faisant faire de légers mouvements de balancier.
Ils estiment qu’une quarantaine de personnes auraient pu déplacer sur 10 km un moaï de 20 tonnes. Soit à peu près la taille d’une famille élargie ou d’un petit groupe ethnique de l’Île de Pâques.
Pour étayer cette hypothèse, Carl Lipo et ses équipes ont effectué une série de vols de drones à basse altitude au-dessus de la carrière de Rano Raraku entre juin 2023 et janvier 2024. Au total, plus de 20.000 photographies à intervalles ont été prises pour capturer des détails archéologiques subtils, notamment des centaines de moaï à différents stades de construction.
« Cette carrière est un véritable paradis archéologique s’enthousiasme le chercheur. On y trouve tout ce qu’on peut imaginer sur la construction des moaï, car c’est là que la plupart d’entre eux ont été érigés. Ce site a toujours été une mine d’informations et de patrimoine culturel, mais il est étonnamment peu documenté. »
Des ateliers de sculpteurs indépendants
Les images ont été assemblées pour reconstruire le relief complexe centimètre par centimètre dans une maquette 3D interactive de la carrière, accessible au grand public. On peut y voir des centaines de moaï inachevés.

« On peut voir des choses invisibles depuis le sol. On aperçoit les sommets, les flancs et toutes sortes d’endroits inaccessibles à pied », précise Carl Lipo à EurekAlart. « On peut dire: ‘Tenez, allez voir.’ Si vous voulez observer les différents types de gravures, survolez la zone et explorez les environs. »
La maquette a révélé près de 350 tranchées avec des blocs destinés à la sculpture, 133 cavités où les statues ont été retirées avec succès, et cinq bornes qui auraient pu servir de points d’ancrage pour descendre les moaï achevés le long des pentes. Un autre système de bornes, desservant de grandes fosses creusées dans la roche, facilitait également le transport des moaï sur les terrains escarpés.
En dehors du transport, la maquette a fourni aux chercheurs des informations cruciales sur la façon de sculpter les statues. Les moaï étaient sculpté de haut en bas, alors que le sujet était allongé sur le dos.
30 zones de travail ont été identifiées. Chacune d’entre elles semble avoir fonctionné comme un véritable « atelier » autonome, équipé de toutes les infrastructures nécessaires à la réalisation d’un moaï. Et chaque atelier, associé à un clan familial, avait sa technique préférée, son style et ses préférences. Certains artisans préféraient tailler le visage avant de faire les contours. Pour d’autres, c’était l’inverse. Certains travaillaient même latéralement sur une paroi rocheuse quasi verticale.
Une théorie qui fait débat
« La monumentalité de cette œuvre représente une démonstration de compétitivité entre communautés homologues plutôt qu’une mobilisation verticale », assure l’archéologue à New Scientist.
Une démonstration loin de faire l’unanimité chez ses collègues. Dale Simpson, un archéologue de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, reconnaît que les autochtones de l’Île de Pâques n’avaient pas de chef unique. Mais il estime qu’il y avait probablement une collaboration importante entre les tribus ou les clans, plutôt qu’une organisation fortement décentralisée et cloisonnée. Selon lui, les différents groupes auraient donc entretenu des échanges constants, tout en partageant un cadre culturel commun.
« Je me demande s’ils ne sont pas un peu trop enthousiastes et s’ils ne tiennent pas compte des contraintes liées à un petit territoire comme Rapa Nui, où la pierre est reine. Sans interaction ni partage de cette pierre, il est impossible de sculpter des moaï au sein d’un seul clan », analyse-t-il dans le New Scientist. Décidément, le mystère de l’Île de Pâques est encore loin d’être résolu.
