20 MINUTES 🔵 « On est en train de devenir aussi con que vous » … En Belgique, la « francisation » de la vie politique – Shango Media
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20 MINUTES 🔵 « On est en train de devenir aussi con que vous » … En Belgique, la « francisation » de la vie politique

De notre envoyé spécial à Bruxelles,

« Tu sais comment on sauve un Français de la noyade ? Non ? Tant mieux ! Â» Soyons beaux joueurs, les Belges aussi ont leurs blagues sur les Français. La plaisanterie ci-dessus est un classique du genre, qui fonctionne Ă  chaque dĂ©boire français, notamment politique. La dissolution, un gouvernement français infoutu de tenir plus de trois mois, Emmanuel Macron cherchant dĂ©sespĂ©rĂ©ment une majorité… Il y a toujours eu, Ă  Bruxelles, un plaisir gentillet Ă  regarder notre Ve RĂ©publique boire la tasse.

« On s’étonne que vous soyez Ă©tonnĂ©s du chaos Â», sourit Romain, qui rappelle que son pays « est celui du compromis Â». Dernière preuve en date, la nomination d’un Premier ministre nationaliste flamand, « qui pourtant dĂ©fend très bien la Belgique Ă  l’international, et s’est alliĂ© avec le parti socialiste Â», explique le trentenaire. Culture du compromis, prioritĂ© Ă  l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral, non-culte du chef, cordon sanitaire contre l’extrĂŞme droite… Pendant longtemps, le plat pays a pu se draper de toute sa vertu politique pour se moquer de son voisin d’outre-QuiĂ©vrain. Le Belge, moins prĂ©tentieux que le Français, s’est toutefois bien gardĂ© de dire que nos politiciens auraient dĂ» s’inspirer des leurs, prĂ©fĂ©rant la blague Ă  la leçon de morale. Bien lui en a pris, car, contre toute attente, c’est l’inverse qui est en train de se produire. « Nos politiques se « francisent », dĂ©plore Marc, 43 ans. C’est terrible, on est en train de devenir aussi con que vous. Â»

Plus de 500 jours sans gouvernement belge

Vivant dans la capitale, le pauvre homme se trouve en plein cĹ“ur du phĂ©nomène. Depuis plus de 500 jours, la rĂ©gion bruxelloise doit faire sans gouvernement, record mondial. Plus que quiconque, le Belge sait que les meilleures blagues sont les plus courtes, et il commence Ă  trouver le temps long. « OĂą est la prime Ă  l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral ? Â», rouspète Marc, en train de pousser sa voiture enlisĂ©e dans la neige. Certes, un gouvernement n’aurait pas pu faire grand-chose contre la mĂ©tĂ©o hivernale, mais son absence se fait durement ressentir sur tous le reste. « Des entreprises quittent Bruxelles, beaucoup de montants associatifs sont bloquĂ©s, les banques ont arrĂŞtĂ© leur crĂ©dit Ă  court terme, la dette explose Â», ressasse l’économiste Bernard Keppenne, pour qui « un blocage rĂ©gional est très pĂ©nalisant Â». Une dette qui explose, pas de budget ni de gouvernement… Ça ne vous rappelle rien ?

Une amie de Marc, travaillant dans l’associatif, a Ă©tĂ© licenciĂ©e, faute de budget, et lui se demande bien comment va s’en sortir la ville. Les 89 dĂ©putĂ©s bruxellois, issus de 14 partis diffĂ©rents, se disputent toujours le pouvoir. Pascal Dewitt, politologue le plus mĂ©diatique de la ville, pointait entre autres raisons « une nouvelle gĂ©nĂ©ration Â» de politiques, moins disposĂ©s Ă  faire des concessions. « Il faut apprendre Ă  vivre avec, c’est une nouvelle façon de faire la politique dĂ©sormais Â», regrette un Marc aussi nostalgique de l’ancien temps que de ses pneus neiges.

Polémique sur les crèches de Noël et les pâtes

D’autres signaux tĂ©moignent de ce changement. En dĂ©cembre, une polĂ©mique explosive a concernĂ© la crèche de la ville, retrace Romain. Les diffĂ©rents personnages ont Ă©tĂ© conçus de tissus recyclĂ©s et de rĂ©cupĂ©ration, avec des « visages Â» sans traits humains. Un choix vu par certains comme Ă©pousant l’idĂ©ologie salafiste, avec l’interdiction islamique de reprĂ©senter les visages.

La crèche de Noêl de Bruxelles, qui a enflammé le débat politique belge.
La crèche de NoĂŞl de Bruxelles, qui a enflammĂ© le dĂ©bat politique belge. - NICOLAS MAETERLINCK/BELGA/SIPA

Une pĂ©tition du Mouvement RĂ©formateur (droite), « Rendez nous notre marchĂ© de NoĂ«l Â» a rĂ©coltĂ© 25.000 signatures en vingt-quatre heures. Emma, 29 ans, qui s’est longtemps moquĂ©e de la polĂ©mique annuelle des crèches bien made in France, ne peut que constater que le phĂ©nomène s’est exportĂ© chez elle.

L’un des hommes forts de la polĂ©mique de la crèche, Georges-Louis Bouchez, prĂ©sident de MR, est coutumier du fait. Il y a deux ans, il rentrait en croisade contre Barilla, qui avait proposĂ© une version des carbonaras inclusives, avec possibilitĂ© d’en consommer halal, casher, vegan. « Une culture de la petite phrase et de la polĂ©mique stĂ©rile Â», qui Ă©tait loin d’être la norme habituellement, dĂ©plore Romain. « C’était un fervent admirateur de Nicolas Sarkozy, notamment dans sa communication politique Â», renseigne Emilie van Haute, politologue Ă  l’universitĂ© libre de Bruxelles.

Réseaux sociaux et débats stériles

Depuis sa nomination Ă  la tĂŞte du parti, les politologues du pays dĂ©battent sur la possible « fascisation Â» de MR, anciennement de centre droit. Le problème, c’est que son statut, loin d’être officiellement d’extrĂŞme droite, lui permet de dĂ©blatĂ©rer ses histoires de pâtes trop halal ou de crèche islamique en contournant le cordon sanitaire. « Il y a un appel d’air avec l’absence mĂ©diatique de l’extrĂŞme droite Â», poursuit Emilie van Haute. « Et Georges-Louis Bouchez reprend certaines de leurs thĂ©matiques en espĂ©rant rallier plus d’électeurs. Â» (On vous a dĂ©jĂ  dit qu’il Ă©tait fan de Nicolas Sarkozy ?).

Le cordon sanitaire se montre Ă©galement bien poreux sur les rĂ©seaux sociaux, participant Ă  la polarisation de la politique belge. « Des idĂ©es politiques extrĂŞmes, notamment venant de France, inondent les rĂ©seaux belges et formatent une partie de l’opinion. Â» Preuve de cette porositĂ©, des jeunes Wallons se sont interrogĂ©s sur l’absence de… Jordan Bardella des listes Ă©lectorales belges, rapporte la spĂ©cialiste. Une nouveautĂ© : « Avant, les Belges s’emparaient peu de la politique, la laissant aux professionnels. Il y a historiquement peu de manifestations ou de grèves comme en France. Aujourd’hui, la politique est plus passionnelle, mĂŞme dans un cadre familial privĂ© Â» Initialement, le Belge lambda ne parle pas trop de politique, et s’écharpe encore moins dessus entre amis, dĂ©veloppe Romain. « MĂŞme dans nos dĂ©bats, l’idĂ©e est plus de trouver un accord que de gagner. Â» Emma confirme :

« Avoir passĂ© le pire NoĂ«l de sa vie Ă  s’engueuler dans la famille sur la crèche, l’immigration… Â»

Marc voit la politique « comme un poison qui pourrit tout. On avait raison de s’en tenir Ă©loignĂ©, Ă  l’époque Â». Moins solennel, Jules rigole autour d’une bière : « Votre arrogance ne s’arrĂŞte jamais. Vous vous pensez si inspirant les Français, jusque dans vos dĂ©fauts ? Â»

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Emilie Van Haute l’admet, le phĂ©nomène de polarisation politique concerne toute l’Europe, et doit sans doute plus Ă  Donald Trump qu’à notre patrie. Et encore, la politique Belge sait tirer son Ă©pingle du jeu. Elle cite en preuve le regain du parti dĂ©mocrate chrĂ©tien qui regagne des Ă©lecteurs pour sa position justement pro-consensus. « On sera toujours meilleur que vous lĂ -dessus Â», poursuit Jules en finissant sa pinte. Les blagues vont continuer.

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